La Littérature. (Poésies, haïkus, nouvelles, essais et romans.) Graphisme et musique. Culture.
Titre : La chute
Auteur : Albert Camus
Éditeur : Gallimard
Collection : Folio
Genre : Roman
Année de création : 1956
Année de premier dépôt légal dans la collection : 1972
Année de cette parution : 2006
ISBN : 2070360105
Dans un estaminet hollandais, Jean-Baptiste Clamence, ancien avocat autoproclamé juge-pénitent, rencontre un homme avec qui il lie conversation. Plus exactement, il s’invite à ses côtés et s’impose quelque peu. La conversation est à ce point menée, dirigée par Jean-Baptiste, centrée sur lui-même, qu’elle en est davantage un soliloque qu’un dialogue. Il se dévoile, il raconte sa vision du monde, sa version de l’humanité, son aversion de lui-même, lui qui il n’y a pas si longtemps, s’aimait encore tant. Il prêche, articule des idées et des préceptes sur son idéal absolu, il exprime ses déceptions accrues, ses illusions déchues et ses espoirs déçus…
Mon avis :
Nous voici alpagué par ce curieux personnage qu’est Jean-Baptiste Clamence. Nous étions à ce bar, assis sagement au comptoir,
quand ce monsieur vint nous tenir la jambe. Nous ? Oui, parfaitement ! Pourquoi pas en
tous cas. Car hormis le fait que nous ne sommes pas obligatoirement avocat, comme l’est l’interlocuteur de Jean-Baptiste, nous pouvons
aisément avoir le sentiment d’être précisément cet interlocuteur qui tout au long de ce récit, échange et surtout écoute monsieur Clamence clamer sa vérité, cet étrange individu se déclarant
devenu juge-pénitent.
Quel bien curieux prophète, cet homme que la vie gâta en lui fournissant mout bonnes cartes dans son jeu ; une tête bien faite sur un corps robuste, une belle situation, de nombreux amis dont beaucoup l’enviaient et dont certains le glorifiaient presque. Mais cet homme se dessilla. Il se rendit compte de sa misérable condition. Il réalisa l’aspect factice de ses qualités, le côté sommaire et controuvé de ses joies, l’indicible vacuité de ses appétences, l’inutilité exemplaire et affligeante de ses jours. Cet homme qui se crut jadis puissant et heureux, voire comblé, en vint à se percevoir comme un être en danger, un frêle esquif en perdition, balloté, chahuté par les eaux saumâtres et tourmentées de l’existence. Cet homme s’inventa donc sa bouée, en se raccrochant à un précepte imaginé par son esprit vacillant, consistant à continuer de mentir à son entourage, mais ne se mentant plus à lui-même, à continuer comme auparavant de profiter des bas plaisirs et de vivoter, mais en ayant alors pleinement conscience de sa lâcheté sur le cours des choses, de son impact inexistant sur les évènements de sa propre vie. Il se raccroche à ce point à cette bouée, qu’il en use de prosélytisme, tel le prophète dévoré et illuminé par sa croyance phagocytante et aveuglante.
Albert Camus nous invite à écouter les considérations existentielles de Jean-Baptiste Clamence, dans ce récit qui résonne forcément en chaque lecteur, car lui renvoyant quelques-unes de ses interrogations, quelques-unes de ses tares qui hélas, de façons quasi certaines, viennent à entraver son être, en arrivent à alourdir sa destinée, quand toutefois cette dernière ne s’en voit pas tout bonnement dévoyée.
Ce récit présente cet aspect non anodin et parfaitement maîtrisé, du narrateur, ici l’héroïne, qui quoique s’adressant à une personne précise, semble néanmoins s’adresser directement au lecteur, lequel se surprend à vouloir répondre à Jean-Baptiste.
Voici un livre qui nous tient, qui nous fait nous interroger sur nous-mêmes, sur ce pourquoi et pour qui nous avançons ; un livre que nous continuons de lire, au-delà de l’ultime mot.
Art et Littérature