La Littérature. (Poésies, haïkus, nouvelles, essais et romans.) Graphisme et musique. Culture.
Titre : Les fleurs du Mal
Auteur : Charles Baudelaire
Genre : Recueil de poésies
Édition : Bookking Internationnal, Paris
Collection : Classiques français
Année de parution : 1857
Année de cette édition : 1993
ISBN
:
287714125X
Mon avis :
Si le profane voit en la poésie "Bisounours land", avec arcs-en-ciel, jolis pleurs à la rosée de larmes, jeunes filles en fleurs en chapelets de charme, hirondelles virevoltantes et insouciantes, Charles Baudelaire vient nous rappeler la véritable mission, l’authentique puissance, l’antique énergie du poète. Poésie ne rime pas seulement avec Beauté de la vie, avec Tragédie ; poésie rime aussi bien avec néant infini, avec gravats et vieux débris, avec horreur et ignominie, avec luxure, chairs et ris. Pourquoi ? Parce que Poésie doit rimer avec Vie !
La poésie, à l’instar de toute prose, se doit de véhiculer une idée, une image, plus ou moins prégnante, l’important demeurant en sa cohérence. Si le message n’est que vacuité, elle peut bien être ornée, parsemantée d’autant de jolies rimes que possible, la poésie en question ne sera que vide sidéral.
En revanche, toute idée peut être non seulement exprimée, mais absolument exacerbée par le mot bien trouvé, bien choisi, bien placé. La beauté peut alors être dénichée par-delà le glauque, le noir, le froid et le sinistre. Le seul fait de savoir, de pouvoir précipiter une image, un univers, sur la surface sensible de l’imaginaire du lecteur, est déjà en soi, une beauté ; la beauté de l’exploit, de l’objectif atteint.
Les bien-pensants d’alors, contemporains de l’auteur, ceux que l’on nommerait aujourd’hui, les "politiquement corrects", disaient de monsieur Baudelaire qu’il fut bien sinistre et vil poète ! Ceux-là ne virent dans "Les fleurs du Mal", qu’un amas d’obscénités ! Le niais ne se complaisant que dans la niaiserie… On ne peut attendre d’un esprit superficiel, quelque profondeur. Comme l’exprimait Charles Baudelaire lui-même, ou bien on saisit la poésie, la prose, par extension, la littérature, ou bien on n’y saisira jamais rien ; il y aura beau y avoir des ouvrages entiers, consacrés à l’explication de textes, rien n’y pourra changer. L’esprit fermé ne peut recevoir quelque lumière, pas même hélas, la plus infime.
L’auteur, dans cet ouvrage dont le titre est une formidable synthèse, extirpe de toute douleur, voire même de l’horreur, la quintessence existentielle, la profondeur de l’idée et de l’image suscitée et suggérée. La vie n’est que contrastes, contraires, complémentarités et antagonismes ; dans chaque ombre réside un peu de clarté ; dans chaque halo persiste une tache ; ainsi est la vie. La poésie se doit d’être le reflet de la vie ; son reflet sublimé, magnifié soit ! mais son reflet. À ceux qui me diraient :
« Et bien ! La poésie ne devrait-elle pas plutôt véhiculer le rêve, l’onirisme ? »
À cela je répondrais que bien sûr ! Mais le rêve ne peut-il pas parfois être cauchemar ? L’onirisme ne fait-il pas parti de l’existence, au même titre que la joie, la tristesse, le bonheur, le drame, les unions, les déchirures ? Pourrions-nous seulement vivre sans rêver ? L’onirisme est inhérent à l’existence comme les différents autres aspects précités. Il a donc le droit de cité, au même titre que les autres données ; ni plus ni moins.
On disait de Charles Baudelaire qu’il fut subversif, car il n’hésitait pas à décrire la noirceur, la douleur de l’existence. Ces notions ne sont-elles pas subversives ? Ne sont-elles pas les malvenues dans une existence que tout un chacun désire sereine. Ne sont-elles pas cependant indispensables, car étant l’étalon nous permettant de mesurer tout heur, tout plaisir, à l’aune de ce que peut-être toute affliction ?
Qui traverse la vie sans écueil majeur, sans éveil et intérêt tangible pour son environnement direct comme plus vaste ; qui n’a pas connu de cassure ne peut ressentir en son âme quelque fêlure ; qui n’a pas en son histoire, de vils instants d’intenses déchirures ; qui n’a jamais eu à subir de lourdes cataractes de larmes, à pourfendre le cœur, ne peut accrocher aux choses profondes et intenses de l’existence, qu’elles soient sources de douleurs comme sources de réelles joies ; qui ne s’arrête qu’à la lisse superficialité du paraître, ne peut entendre quoi que ce soit à l’art. Comment tel critique pourrait-il alors, saisir la plume de Charles Baudelaire, à qui je trouve des points communs avec la brosse de Vincent Van Gogh. L’un sculptait l’image au couteau de sa détresse, toiles magnifiquement torturées, désespérément superbes, l’autre taillait à la machette de sa calame clairvoyante, à la plume de son désespoir, des métaphores rythmées, les réalités rêvées, les allégories réelles, rimées et prégnantes, donnant naissance à des textes incisifs, puissants et déstabilisants, surprenants et désarmants.
M’est avis et cela n’engage que moi, que Charles Baudelaire avait une sainte répulsion pour ces aseptisés, formatés et étriqués du ressenti que sont les "Bien-pensants" de toujours. M’est avis qu’au-delà d’une conviction profonde quant à la laideur et à la bêtise qui colle à l’humanité, que l’auteur s’amusait à irriter cette coterie qui n’a de puissance que le nombre gonflant ses troupes, et que l’on entend le plus car cela est bien connu, ce sont souvent ceux qui ont le moins à exprimer qui ouvre la bouche le plus en grand. M’est avis qu’il devait en rire sous cape, qu’il doit en rire encore. Que Charles Baudelaire se rassure, s’il se sentit décalé, inadapté en son siècle, il ne se serait pas davantage perçu à son aise aujourd’hui. Certainement se serait-il vu de nouveau en marge d’une société peut être encore plus affligeante que celle qu’il connut, mais je m’arrête là, je sens que je deviens subversif…
Voici une œuvre qu’il faut savoir lire, chercher et déchiffrer. Elle est un fruit qui n’offre ses arômes qu’aux palais répondant à une certaine subtilité. Elle se décrypte comme une peinture de maître. Il faut y venir, s’en éloigner, y revenir, passer à autre chose, puis y penser de nouveau, s’y intéresser un tant soit peu en somme ; et alors… Fiat lux !
Art et Littérature